L’Aperçu n°6 – Vivre ensemble dans la métropole lilloise

octobre 2021
L'Aperçu

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Vivre ensemble dans la métropole lilloise

L'Aperçu de... Fabien Desage

Maître de conférences en science politique à l’Université de Lille

Fabien Desage

De la « mixité sociale » à la justice spatiale ?

Les politiques de lutte contre la ségrégation sociospatiale ont presque cinquante ans. Aux premières « politiques de la ville », tournées vers le tissu social des« banlieues », succèdent des interventions lourdes sur le bâti, au nom du renforcement de la « mixité sociale ». Alors que les opérations de « démolition/reconstruction » transforment radicalement les quartiers populaires, les politiques dans les communes privilégiées (art. 55 de la loi SRU) apparaissent beaucoup moins drastiques.

Vingt ans et des dizaines de milliards d’euros plus tard, où en est la ségrégation urbaine en France et dans l’agglomération lilloise ? À peu près au même point, quand elle ne s’est pas intensifiée. Surtout, ces politiques urbaines ne sont pas parvenues à améliorer sensiblement la situation socio-économique des quartiers défavorisés.

Les recherches en sciences sociales et les études telles que celles de l’Agence, si elles n’apportent pas toujours la « bonne nouvelle » escomptée, sont pourtant essentielles pour comprendre les mécanismes qui (re)produisent les inégalités, indépendamment des (bonnes) intentions. L’espace local n’est certainement pas le seul – ni même le principal – échelon pour agir sur ces dynamiques inégalitaires, fruits de processus macro-économiques et politiques complexes. Mais il devrait a minima offrir des mécanismes de répartition égalitaire de charges, de moyens et des droits. À force de se focaliser sur les quartiers pauvres et leurs habitants, les politiques publiques ont souvent négligé d’intervenir à l’autre bout de la chaîne ségrégative. Si le développement du logement social sur l’ensemble du territoire reste l’un des leviers les plus puissants, la régulation des marchés privés et la lutte contre les discriminations (« préférence communale ») sont tout aussi indispensables à un objectif de justice, lui-même préférable à celui de « mixité sociale » pour assurer le vivre ensemble.

LE DOSSIER THÉMATIQUE

VIVRE ENSEMBLE DANS LA METROPOLE LILLOISE

Dans la lignée des travaux réalisés par l’Agence en 2015, l’analyse dans le temps des migrations résidentielles permet de suivre l’évolution des profils démographiques et sociaux des différents territoires de la métropole¹. L’actualisation de ces travaux est riche d’enseignements quant aux effets des migrations résidentielles sur le peuplement du Scot de Lille Métropole, sur les relations qu’entretient la métropole avec ses territoires limitrophes et questionne les effets de certaines politiques publiques, notamment dans le champ du logement.

SEGREGATION SOCIOSPATIALE ET MIGRATION RESIDENTIELLE : DES PHENOMENES INTIMEMENT LIES ?

Un territoire du Scot en croissance démographique malgré un déficit migratoire

Entre 2010 et 2015, la population du Schéma de cohérence territoriale (Scot) de Lille Métropole a augmenté de 5 500 personnes par an. Cette croissance démographique s’explique par une forte natalité entraînant un accroissement naturel de 9 400 personnes par an. Cependant, un solde migratoire négatif est observé sur le territoire.
Le caractère étudiant de la métropole explique en partie ce phénomène : s’ils constituent une large part des entrants, les jeunes actifs quittent parfois le territoire de leurs études pour commencer leur carrière professionnelle suivant un phénomène observé dans d’autres villes étudiantes en France. Par ailleurs, les différents territoires de la métropole ne sont pas égaux vis-à-vis des migrations : la Communauté de Communes Pévèle Carembault (CCPC), les territoires de la Lys et la couronne Sud de la métropole sont excédentaires alors que les territoires lillois, roubaisien et les couronnes Est et Nord enregistrent le plus de départs.

UNE SPECIALISATION SOCIALE DES TERRITOIRES DU SCOT RENFORCEE PAR LES MOBILITES RESIDENTIELLES

A l’interne, on peut observer une spécialisation sociale des différents territoires du Scot. Les mobilités résidentielles des propriétaires accentuent la spécialisation sociale des espaces résidentiels : les cadres ont tendance à accéder à la propriété dans des territoires au statut socio-résidentiel élevé quand, à l’inverse, les employés et ouvriers y accèdent dans des territoires au statut socio-résidentiel plus bas². On observe également un phénomène de migration hors du Scot d’une partie des ménages modestes souhaitant accéder à la propriété.

Ce phénomène s’exprime également au sein des migrations réalisées dans le parc locatif privé. Seules les migrations au sein du parc social, dont les attributions sont régies par d’importants dispositifs nationaux et métropolitains, participent à réduire la ségrégation. Néanmoins, elles représentent des volumes trop faibles pour avoir un réel effet sur celle-ci. Ces constats font apparaître une division sociale spatialement marquée du Scot de Lille Métropole. Ces résultats interpellent les politiques nationales et métropolitaines du logement, qui tentent depuis les années 2000 de réduire la ségrégation du territoire.

¹ Depuis 2013, les personnes recensées par l’Insee sont interrogées sur leur lieu de résidence un an auparavant. Ce fichier sert de base à l’analyse des migrations résidentielles qui désignent donc les mouvements de déménagements des ménages dans et à l’extérieur du territoire du Scot.
² Une caractérisation des profils socio-résidentiels des territoires du Scot de Lille Métropole a été réalisée par l’Agence sous la forme d’un poster distinguant chaque IRIS du territoire du Scot selon ses caractéristiques d’habitat et de peuplement.

REGARDS D’ACTEURS DU LOGEMENT SUR LA MIXITE SOCIALE

Un concept, plusieurs approches

Le concept de mixité sociale, au centre des politiques de logement et de renouvellement urbain depuis le début des années 2000, est questionné de longue date par la recherche en sciences sociales. Centrée essentiellement sur la répartition et le peuplement du logement social dans les politiques publiques, la mixité sociale ne repose cependant sur aucune définition précise ni consensuelle. De ce fait, les différents acteurs des politiques du logement adoptent une approche différente de ce concept en fonction de leurs contraintes et intérêts propres. En accord avec ces conceptions, ces acteurs « mettent en œuvre » la mixité sociale à différentes échelles (peuplement des résidences de logement sociaux, construction d’une certaine partie de logements sociaux au sein d’opérations immobilières, rééquilibrage de la proportion de logements sociaux entre différents quartiers d’une ville…). 

Cette multiplicité de conceptions de la mixité sociale induit des pratiques qui peuvent conduire, paradoxalement, à créer des freins à l’accès au logement social, notamment lors des relogements issus des opérations de rénovation urbaine, et à alimenter la hausse des prix d’acquisition des logements libres dans le cadre des opérations en VEFA-HLM.

La nécessité d’interroger plus globalement les conditions du vivre ensemble

Les rencontres avec les différents acteurs ont montré que le logement n’était qu’une dimension, néanmoins révélatrice, des inégalités et de la ségrégation sociospatiale du territoire métropolitain. La concentration sur le logement, notamment social, des politiques publiques de lutte contre la ségrégation montrent dès lors leur limite à enrayer les dynamiques ségrégatives qui s’expriment dans d’autres pans de la vie des habitants (choix de l’école, emploi, difficulté d’accès aux transports…). De fait, ces travaux interrogent les conditions pratiques de l’amélioration du vivre ensemble sur la métropole, entendu comme la réalisation des projets résidentiels, associatifs, éducatifs et de loisirs des ménages, ainsi que l’appropriation du logement, du quartier et la participation à la vie sociale et politique de la cité.

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